Souvenirs deSidi Bel Abbès
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Leurs  grands-parents avaient fui Alicante vers mille huit-cent trente. Ils avaient fui une Espagne ruinée par les guerres napoléoniennes, une région dévastée par les épidémies de fièvre jaune, les multiples tremblements de terre, la sécheresse et les tensions sociales. Journaliers, forgerons, laboureurs, ils s’étaient installés là, au hasard des circonstances. Des mains espagnoles avaient défriché, assaini les terres marécageuses, mis en valeur les concessions, les  vignobles ou les plantations de tabac des colons français. Et ces hommes n’avaient pas osé maudire leur sort quand les journées éreintantes se multipliaient, car les enfants, nombreux, étaient nés. La journée est belle et chaude ; le figuier  aux larges feuilles rugueuses ne dessine qu’une ombre trouée  de lumière, juin  rutile. La tante Marie, l’oncle Raymond  et Suzanne sont venus passer la journée au Point du Jour ; la maisonnée est heureuse;  telles des  abeilles énervées par la chaleur, les  femmes vont passer en revue les nouvelles du quartier. « La femme de  José  Pillo  vient d’accoucher ; tu te rends compte, déjà  six  enfants. Comment elle fait Consuelo pour supporter son mari ? Tu sais à quoi il passe ses journées, lui ? A  poser des barrettes de glue et des filets au Ruisseau Salé pour attraper  des serins et des verdiers.

Il est juste bon à remplir ses volières. Heureusement qu’elle a trouvé des ménages à faire ! » Pierrot  évoque son  travail à la Coopérative  des  Céréales et Légumes  secs, la récolte  semble bien  s’annoncer  et seules  des heures supplémentaires   pourront  venir à bout  des  camions  et de leurs  blonds  chargements. « Des heures supplémentaires, oui, mais pas pour aller les dépenser en anisettes avec Frasquito  et les copains. »  La tablée pouffe de rire. Cette Cécile ! Une vraie tigresse quand elle entend protéger son mari de ces femmes de mauvaise vie qui traînent dans les bistrots ; épouse aimante, jalouse et possessive oh combien, elle  a, il est vrai, d’indéniables qualités de  femme de « chez elle », comprenez d’intérieur,  que  ses belles-sœurs  critiquent « par derrière » d’un air entendu et envieux à la fois. Le salaire de la quinzaine est en effet bien mince et savoir couper les cheveux  aux enfants, leur tailler  culottes et chemises dans les vêtements usagés des grands, élever  un goret  aux épluchures, au son et aux tourteaux concédés chichement par  la Coopérative, transformer une douzaine d’œufs en  autant de poussins piaillant, mettre la lapine au mâle et multiplier ainsi  la corvée d’herbe, tout cela permet de survivre mieux que d’autres peut-être.

Jean-Pierre Covès : lettre à l'autre 2/3