Souvenirs deSidi Bel Abbès
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Bien des  recettes éprouvées  dispensent  de l’onéreuse visite du médecin. A l’entrée de l’hiver la grand-mère ne manquera pas  de me préparer une décoction de boules de cyprès que nous  irons cueillir au cimetière. Je l’avalerai avec une certaine appréhension sachant quel remède suivra si les vertus préventives du sirop de cyprès  se révélaient insuffisantes : il me faudrait alors ingurgiter deux ou trois sucres imbibés de pétrole, suprême médication pour barrer la route aux toux  et désagréments de la mauvaise saison. Je  confectionne un cratère dans la purée onctueuse ; il recueillera le jus du poulet rôti, doré et croustillant à souhait. Le rite consiste à enfermer  le suc convoité dans sa gangue de purée et retarder ainsi l’instant divin où la cuillerée  fondra sur des papilles exacerbées. La vie  du poulet en question  est évoquée dans la bonne humeur  générale. «  Vous savez  que la grand-mère lui a  une fois sauvé la vie à ce poulet ! » s’exclame Cécile à la cantonade.Et de raconter  que  le volatile dans sa jeunesse avait été pris en grippe par ses congénères. Ils

s’entendirent, semble-t-il, pour l’enlever à l’affection  de sa maîtresse en lui portant force coups de bec sur la crête. Celle-ci ne tarda pas à céder, laissant apparaître l’os du crane.Ce spectacle  affligeant émut  la grand-mère qui  eut recours alors à la boite à couture. Le fil et l’aiguille  redonnèrent un aspect plus convenable au poulet et une vigueur  qui le mena  sans tracas vers une maturité naturelle. Ce récit déclenche les rires  et la cousette ne sait plus où  se mettre : modestement  elle baisse les yeux, un  sourire de Joconde aux lèvres.

La fraîche rosée de la pastèque  humecte encore toutes les lèvres d’une saveur douceâtre. « Allez, Pierrot, canta esa cancion des Feuilles mortes ! » Pierrot adresse un coup d’œil  complice à Cécile, sa jeune épouse : leurs voix tendres alternent alors, se mêlent, se séparent, cherchent  un accord parfait souvent atteint. Les regards se mouillent ; les applaudissements nourris trahissent le bonheur de chacun d’être ensemble…

Jean-Pierre Covès : lettre à l'autre 3/3