Souvenirs de Sidi Bel Abbes
À l'affût dans son coin de cour, comme un fauve rabougri, il attendait que notre mère soit obligée de s'absenter, pour, de sa démarche claudicante que sa canne n'arrivait plus à corriger, venir frapper à notre porte et quémander avec outrecuidance auprès de mon grand frère -Il avait quand même douze ans au moins- son sempiternel coup de rouge. Du Kinouri à quatorze degrés, s'il vous plaît, lindispensable "traguico" comme il aimait à le souligner obséquieusement, servi dans une espèce de "cacharrulo", une boite en fer blanc ansée que, par la force des choses, on utilisait parfois à cette époque.
J
usqu'à ce jour mémorable où, lors de l'une de ses fugaces visites, il s'était permis, n'ignorant rien des contacts toujours "enrichissants" que nous entretenions parfois avec les GI's stationnés tout près de là, de revendiquer instamment, outre sa ration habituelle d'alcool, sa part de tabac blond dont il rêvait de découvrir l'exquise saveur.
C'était pour Raymond, la fameuse goutte qui avait fait déborder le cacharrulo.
Excédé par les incessantes sollicitations du vieil ivrogne, l
e frérot, jamais à cours
Antoine PAVIA : Placido 2/3
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d'imagination, décida alors d'avoir recours aux produits de substitution, des ersatz qu'on espérait dissuasifs. Et c'est ainsi que, misant sur la ressemblance chromatique qui rapprochait la blondeur du tabac américain des jaunes déjections chevalines séchant sur le macadam brûlant de nos rues, l'idée lui vint tout naturellement de bourrer des emballages vides de Camel ou de Lucky-strike encore en bon état avec ce produit naturel préalablement débarrassé de ses impuretés.
Soigneusement refermés, ces paquets d'un cachet original avaient été alors généreusement offerts en guise de tabac à notre insatiable voisin qui, après avoir goulûment tiré sur sa pipe débordant de cette fibre dorée, avait témoignait devant nos mines ahuries que l'Amérique était vraiment un grand pays, un peu spécial tout de même.
Et c
'est vrai qu'à partir de ce jour, son besoin de tabac du nouveau monde se fit moins pressant, et pour nous, c'était là l'essentiel.
Restait encore à trouver le subterfuge pour affronter avec
succès l'autre péché mignon de notre souffre-douleur à la soif inextinguible.
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