J'avais proposé naïvement, dans mon inconscience juvénile, de faire pipi dans une bouteille considérant, tout compte fait, que cela ressemblait à si méprendre à la couleur du whisky qu'on trouvait dans les petites fioles qui garnissaient les boites de ration de l'armée américaine. Raymond avait catégoriquement écarté ma suggestion : on allait tout de même pas risquer d'empoisonner notre pochard.
Faute d'expérience dans ce domaine, on ne pouvait savoir comment cela pouvait tourner.
Pas question donc de pipi, mais pourquoi pas du vinaigre, après tout ? On en mettait bien sans risque dans la salade.
Aussitôt dit, aussitôt fait, et quand notre Placido s'était présenté comme de coutume pour réclamer sa dose, le frangin lui avait sournoisement servi une large et franche pinte bien tassée de vinaigre de vin qui, ça ne pouvait faire aucun doute, devrait l'écoeurer à tout jamais.
Notre stupéfaction ne fut que plus grande quand, incrédules et grimaçant à sa place, nous l'avions vu ingurgiter d'une traite et sans sourciller l'infâme liquide acide, dans un harmonieux glouglou parfaitement régulier
." Habeis cambiado de marca ? me parece a mi mas picante, hoy ! " avait-il simplement grommelé d'une voix bégayante enreposant son récipient avant de s'en retourner de son pas instable vers son poste d'observation.
Pour lui, nous n'avions fait que remplacer le rouge par du rosé. Ce n'était là qu'une simple affaire de papilles.
Placido mourût quelque temps après. Il avait bu d'un seul coup une pleine bouteille d'alcool à brûler dénichée malencontreusement dans sa cuisine.
Mon frère, en apprenant la nouvelle, avait alors ressenti comme une sorte de culpabilité. N'était-ce pas lui, après tout, qui avait donné au vieux poivrot le goût des boissons exotiques ?
Quien sabe !!!