Un matin pourtant, à la stupéfaction générale, on le vit arriver nonchalamment de sa démarche dégingandée, ses longues jambes pour la première fois bien distinctes enserrées dans un étrange pantalon genre "tuyau de poêle" collant si étroitement à sa peau que l'on n'avait pu s'empêcher d'imaginer les contorsions acrobatiques que cette fantaisie vestimentaire avait dû exiger de sa patience pour qu'il réussisse à y glisser ses maigres guibolles. Une performance de haut-vol que seul le port de mocassins à bouts exagérément pointus, sorte de "têtes chercheuses" étrennées en cette même occasion, avait sans doute permis de mener à son terme. Exit donc le saroual et vive le futal. Passer sans transition d'un extrême à l'autre, il ne fallait y voir là que l'expression de cette autodérision dont il aimait parfois user, sans doute pour mieux dissimuler ses sentiments.
Gogo tenait son surnom de son idole, El Gotni, un joueur de foot alors en vogue affublé lui-même de ce sobriquet dû à son patronyme. Généreux en toutes circonstances, il avait, comme on dit couramment, le coeur sur la main. Sauf hélas quand il évoluait sur ces surfaces rugueuses
qui nous tenaient lieu de terrain de sport, refuges incontournables de nos défoulements physiques. On pouvait alors toujours courir, au sens propre du terme, pour espérer de sa part cette petite passe miraculeuse tant attendue, cette timide ouverture vers cet esprit de solidarité que naïvement on voulait lui voir adopter un jour. Le ballon, il se l'appropriait égoïstement et sans vergogne dans son minuscule carré de terrain aux limites préalablement tracées dans sa tête, une frontière virtuelle que ses faibles moyens physiques lui interdisaient de dépasser. Il se livrait alors à des jongleries aussi élégantes qu'inutiles que l'adversaire, peu sensible à ce dilettantisme intempestif, venait à chaque fois interrompre sans ménagement d'une bourrade déloyale l'envoyant paître un gazon tout aussi virtuel.
En dépit de ce vice majeur que bien entendu nous pardonnions aisément au nom de l'amitié, Gogo savait se montrer attachant tant par sa gentillesse que par son humour toujours subtil. Témoin cette toute dernière fois où l'on s'était croisés, en ville, quelque temps après le grand chambardement, dans une brasserie encore très courue.Tournez la page