Attablé avec quelques amis enseignants comme lui, et une ribambelle de nanas, des "coopérantes" arrivées de fraîche date de l'ex-métropole, il s'inquiétait auprès de ces demoiselles, tout en revendiquant bien sûr et prioritairement son identité algérienne désormais reconnue, du risque de voir disparaître bientôt une partie de son patrimoine culturel chèrement acquis au contact de la pensée occidentale, cette sorte de butin de guerre que revendiqua par la suite avec conviction l'éminent écrivain Kateb Yacine, lui-même, futur directeur de notre somptueux théâtre. Face à lui, des personnes confortablement installées dans ce schéma consensuel et bien-pensant importé de l'hexagone et donc, forcément, dans l'ignorance crasse des vrais problèmes de notre malheureux pays. Elles prônaient stupidement le retour immédiat à la culture d'origine, barrant d'un trait léger les cent trente années de coexistence et de métissage culturels entre nos communautés comme si cela n'avait été qu'un caprice insignifiant de l'Histoire. Comme je lui faisais remarquer, effaré par tant d'inepties, qu'il allait avoir bien du mal à se faire comprendre de ses charmantes
mais ô combien ignares interlocutrices, Gogo m'avait répondu, sourire en coin, que j'avais bien tort de m'inquiéter; Il restait encore, selon lui, le providentiel plumard pour rapprocher des points de vue apparemment antagonistes. Une façon pour le moins originale, après tout, de régler les conflits. On vit plus tard hélas, venant conforter ses craintes, ce qui pouvait résulter d'une politique d'arabisation à outrance s'exerçant sur des populations brutalement décérébrées.
Ils sont rares ceux qui depuis ces temps mémorables ont eu le bonheur de revoir notre pote Ahmed, Gogo pour ses copains, devenu banquier entre-temps. Ils avaient pu constater heureusement qu'il n'avait pas changé, ni dans ses convictions, ni dans son comportement. À la grâce de Dieu, inch' Allah.
NB: Ce modeste texte n'a d'autre ambition que d'être perçu comme un hommage sincère, teinté d'un humour parfois blagueur à partir de faits et comportements véridiques. Il ne donne bien sûr qu'une vision partielle et subjective de la personnalité du héros. Il va sans dire que ce dernier aura toute liberté , s'il en prend connaissance, d'apporter les mises au point qu'il jugerait utiles à propos de souvenirs communs mais pas nécessairement appréhendés sous le même angle, ni appréciés de la même façon.