Mon grand-père, dans son village de France, écrit au fils prodigue, il s’inquiète pour les bêtes sauvages qui pourraient encore traîner au bled, tout le monde sait que les lions vivent en Afrique, pour la jeune fille que son fils veut épouser, une étrangère ? une Arabe ?... Il viendra voir sur place, mais plus tard.
La première fiancée au visage trop doux, la fiancée du nord restée là-bas, est vite oubliée, enfin, je crois, papa a quand même gardé sa photo Il n’oublie pas tout, non. Ni son père ni sa sœur, la mère est déjà morte, je ne l’ai pas connue. Nous y allons, ils viennent, vacances en métropole pour nous, hivers au soleil pour eux qui se souviennent longtemps de cette lumière, des oranges tous les jours. Mon père ne regrette ni la Meuse ni le Rhin, un peu les torrents des Vosges où il attrapait les truites à la main, debout dans l’eau glacée jusqu’aux cuisses, un peu l’odeur des sapins et le goût de la bière du dimanche, après la messe. Il raconte Mais je crois que c’est l’enfance qu’il regrette.
Il a aussi quelques rêves d’aventures plus lointaines, l’Afrique, l’Indochine, encore des colonies.Pas longtemps. Sa femme le prend en mains et l’Algérie le prend aux tripes. Rien de doux, des étés à plus de quarante à l’ombre avec des coups de soleil sur cette peau de blond, toute sa vie des coups de soleil, du vin qui monte à treize degrés, même si on le boit glacé, des terrasses et des cours communes dans nos maisons sans toits, les portes ouvertes aux rires, aux cris, à tous.
Rien de doux, non, entre sa femme et lui des orages, question de tempérament, autour, des amitiés excessives, des attachements sans merci, juste la vie qui ne sait pas se contenir. Lui qui venait d’un coin de France placide, taiseuse
A la fin, un arrachement aussi douloureux que celui des milliers nés sur la terre algérienne et partis sur le bateau, un abandon qu’il ne peut pardonner, jamais. Aujourd’hui, ses cendres dans la Méditerranée, une mer devenue la sienne, entre les deux pays, celui où il est né, celui où il a voulu vivre. Il nous l’a demandé, il aimait tellement l’eau tiède de l’été, sur les plages. Tournez la page