Souvenirs de Sidi-bel-Abbes
Andrée Job-Querzola : Du nord au sud, page 4/4

En Algérie,mon père a aimé l’Espagne, l’été il nous emmène là-bas, les racines de ma mère. Pourtant il ne parle pas l’espagnol, ou trois mots, méconnaissables dans sa bouche, quand il veut nous étonner ou nous faire rire. Il a passé presque trente ans de sa vie, il disait les meilleurs, sans attraper vraiment l’accent , celui qu’on reconnaît partout. Sa femme, sa famille, son quartier, ses élèves, rien n’y a fait, il est resté, par sa langue d’avant, un peu étranger au milieu de tout ce qu’il a aimé.

Et moi, comme je lui ressemble, entre l’espagnol de ma mère et son français à lui, je n’ai pas hésité. Mon père me donne, dans sa langue, mes premiers mots d’amour.

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Ma poulette, mon petit lapin, pour moi toute seule jusqu’à l’âge de cinq ans.
Après, il faudra partager. Mon père me berce, me soigne, m’emporte dans ses bras le soir, il sait faire la voix douce et le lit d’hiver est moins froid, le ventre n’a plus mal .La petite française, la francesica comme on m’appelle, mettra très longtemps à reconnaître en elle sa part d’Espagne, les mots des femmes, ceux qui crient, ceux qui font rire, ceux qu’on mange, les chansons rapportées d’Andalousie sur le bateau vers l’Algérie, avec les gosses, la faim, les grandes espérances. A deux ans, je choisis la langue de mon père, c’est ma langue maternelle.

Extrait de Mon père,éditions Chèvre feuille étoilée, mars 2007 ; des filles racontent leur père né et élevé au Maghreb; quand on m'a demandé un texte, pour ce collectif, j'ai objecté : mon père n'est pas né en Algérie ; on m'a répondu : il sera l'exception de ce livre, allez, écris ! toutes ces femmes , auteures déjà publiées, ont choisi le territoire du livre et du savoir; les livres des filles sont probablement le lien secret aux pères (note d'Andrée Job-Querzola)