Ma mère dit qu’il est très beau, un blond aux yeux clairs, c’est rare à Sidi Bel Abbès, elle tombe amoureuse tout de suite, même si elle essaie de ne pas le montrer. Elle dit qu’il est intelligent, il parle bien, il a un bon métier, il vient de France, elle dit qu’il est beaucoup mieux qu’elle. Ça elle me le dit quand mon père est mort, quand elle peut enfin le dire, il n’est plus là pour l’entendre.
L’exotisme de mon père. Pour une brune dont les cheveux frisent naturel, qui ne parle qu’espagnol à la maison et n’a dansé, sous la surveillance de sa mère ou de ses sœurs aînées, qu’avec quelques garçons du quartier, des Espagnols comme elle, le Français qui arrive sur la promenade, juste en face, et qui la regarde, oui, on dirait qu’il la regarde, c’est un film à lui tout seul, et Dieu sait qu’elle aime le cinéma, surtout les films d’amour.
Heureusement elle ne connaît pas Alan Ladd, on n’allait pas voir les mêmes films et je ne me suis jamais trahie, elle aurait trouvé moyen de m’interdire les westerns. Elle ne se méfiait pas, elle aimait son héros de tous les jours en uniforme militaire, puis en blouse grise, il a bien fallu, je l’aimais le dimanche après-midi en cow-boy, en justicier, en technicolor. Mèches blondes bien lissées, regard clair et droit, sourire paternel. Lui aussi, il a le coup de foudre mais il essaie de contrôler, quelques jours au moins. On lui a dit…Attention, les filles d’Algérie, doucement, le père, les frères, tous ces Espagnols…Il ne réfléchira pas longtemps et il acceptera tout, des mois à se « fréquenter » en public, quelques baisers j’espère, ma mère dit qu’il est le premier homme qu’elle a embrassé, est-ce que c’est vrai ? les fiançailles, une pauvre bague de rien du tout, il n’a pas d’argent, le mariage, encore une belle photo sur le mur de la chambre. Et avant et après, la famille de sa femme, qui l’adopte, le nourrit, lui tient chaud, là, tout près, tout autour de lui. Et pour toujours si l’Indépendance n’avait pas dispersé tout le monde, chacun chez soi, aux quatre coins de la France, je veux dire l’hexagone.
Avant même de rencontrer ma mère, mon père est tombé amoureux de l’Algérie, raide dingue, tout de suite. Il débarque pour la première fois à Alger, avec deux amis de jeunesse, des officiers qui ont choisi, comme lui, la coloniale. Il faut être dingue pour plonger dans l’eau du port d’Alger et se baigner, on est en janvier. Photo. Il se croit vraiment en Afrique. Dans la chambre d’hôtel à Sidi Bel Abbès, il vient d’arriver et attend d’être logé au quartier militaire, un régime de bananes mûrit, suspendu au lustre. Photo. Il a des enthousiasmes de gosse , il est déjà gourmand d’un pays qui va devenir le sien. Ma mère fait partie du lot de cocagne... Tournez la page