Souvenirs deSidi Bel Abbès
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L’odeur des petites crottes, «  cagarrutas », dont ce petit monde caprin ne cessait de se délester sans retenue sur son passage et celle, plus forte, dégagée surtout par le bouc, envahissaient l’air ambiant et agressaient quelque peu nos narines.
On s’amusait à imiter le cri caractéristique du bouc à barbichette, « Bê ! Bê ! Bê ! Bê !», en portant la main à la bouche. Il ne cessait de taquiner son harem et cela nous amusait assez.
Gamin, l’esprit d’observation bien aigu, je remarquai que ce mâle entreprenant portait parfois un genre de petit tablier en cuir, noué sur le dos, qui pendait sous son ventre. Apparemment il ne cachait rien de sa virilité. Alors ! Quelle utilité  me demandais-je, innocent ?
Je compris plus tard, une fois adolescent, que nos éleveurs avaient trouvé là un moyen très efficace pour la régulation des naissances dans leur cheptel. Les chèvres pouvaient ainsi un peu souffler durant une certaine période de l’année. D’aucuns pensaient que ce tablier servait aussi à protéger les chevrettes que le mâle était pressé de faire entrer dans le cycle infernal de la reproduction.
On en apprenait des choses, dans les faubourgs, loin du centre ville !
Cette scène bucolique faisait partie intégrante du quotidien de ce côté sud du quartier. Tout le monde y était habitué. Elle participait de notre folklore.
Plus tard, au début des années 50, on ne sait pourquoi, tous nos éleveurs troquèrent leurs chèvres contre des vaches. Ces dernières étaient toutes de couleur pie, noires et blanches, de race hollandaise.
C’en fut donc terminé du passage traditionnel des troupeaux à travers nos rues.
Ces nouvelles bêtes encornées, beaucoup plus imposantes, plus encombrantes aussi, passaient en effet toute leur vie à l’étable, privées de toutes sorties champêtres. Elles étaient nourries sur place, les pauvres !
On assistait donc au passage d’une véritable noria de charrettes, tirées par un cheval, remplies jusqu’au haut des ridelles, de foin, d’herbe ou de paille.
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Manuel Rodriguez : les chevriers du faubourg Négrier 3/5