(....) Deux moutchous s'emparent des guibolles de Y. pour les passer au succédané de cirage. On cherche à le faire briller plus encore, et on y réussit presque. Cela ne coûte pas cher et ces gosses loqueteux, dont la plupart ne connaîtront jamais les bienfaits du savon, ont besoin de leurs matabiches pour survivre. On vend aussi, à grand renfort de salamalecs, des figues de Barbarie, des dattes, des raisins, des oeufs durs, des Keshras et une foule d'autres choses. C'est tout un monde bariolé et jacasseur qui se révèle dans la tiédeur d'un long crépuscule. Les heures les plus chaudes sont passées et la température est idéale. C'est le moment d'aller s'offrir un verre au bar de "La Grenade", bien connu de toute la garnison. C'est un peu un passage obligé, pour
une première sortie. Pour une fois, la vieille compagne de Y. se montre moins exigeante et accepte le voile jeté sur son autorité pour lui permettre de prendre contact avec la vie nouvelle qui l'entoure. C'est un beau bistrot que "La Grenade". Il est bien achalandé. Une clientèle composée surtout d'Européens. Au comptoir, sur des tabourets hauts sur pattes et autour des tables bien cirées, on sirote des pastis. On y trouve tout ce qu'il faut pour se noircir les méninges: liqueurs,
pinard, rosé, etc. Et on y discute ferme, de tout et de rien.Avec des regards furtifs, la patronne, femme plantureuse qui reste agréable à regarder, farfouille sous le comptoir pour servir des alcools, sans doute introuvables ailleurs, ou interdits à la vente. Comme en France, il y a des jours "avec" et des jours "sans". Ces restrictions purement administratives sont presque toujours ignorées. Il est vrai que le vin et les alcools ne manquent pas en Algérie et que les Boches n'y ont pas accès! (...) Les ministres de Vichy viennent souvent en Algérie pour y prêcher la bonne parole et s'y refaire une santé. Chaque fois qu'un de ces messieurs se présente, c'est évidemment le tout grand branle-bas. On sort ce qu'il y a de mieux, en son honneur. On lui fait une réception digne de sa haute personnalité On attend la visite de Pucheux, ministre d'on ne sait pas très bien quoi ...C'est le spécialiste de la collaboration à outrance et il vient sans doute tenter de secouer les enthousiasmes défaillants en Algérie française. Qu'il y parvienne ou pas, n'a pour le plouc nauséabond qu'une importance relative. Ce qui l'intéresse ce sont les corollaires.Les deux escadrons à cheval de la Légion, sont réquisitionnés pour la parade. Les uniformes sont rendus impeccables, du moins en apparence et on a sorti les épaulettes de