Souvenirs deSidi Bel Abbès
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Mariés en trente-huit, mes parents ne connurent qu’une brève lune de miel. Elle fut néanmoins  suffisamment fougueuse pour qu’une prochaine naissance pût être annoncée, la mienne. Un dimanche après-midi, les deux tourtereaux avaient décidé d’aller au cinéma. A l’entracte, souvenez-vous, il y avait les Actualités en première partie, la salle spacieuse du Vox se vida en partie  car la plupart des hommes allaient enfumer les couloirs et se désaltérer au bar. Mon père s’apprêta à en faire autant ; soudain son épouse fut prise d’une lubie étonnante chez elle : « Pierrot, rapporte-moi un chausson aux pommes, j’ai envie de manger un chausson aux pommes. » Pendant vingt ou vingt-cinq minutes, elle fut hantée par l’image de ce chausson –serait-il assez gros, serait-il assez  fourré- lorsque l’aigre sonnerie ramena les spectateurs à leurs fauteuils et les lumières s’éteignirent. De Pierrot point ! Ma mère s’imagina que son

Jean-Pierre Covès : quelques ilôts 2/2

attentionné mari, ne trouvant pas la friandise convoitée au bar, n’avait pas hésité à  chercher une pâtisserie dont l’éloignement  expliquait le retard. Inquiète, elle se retournait sans cesse et finit par le reconnaître au fond de l’allée ; il avançait dans la pénombre, pourtant elle distinguait le précieux paquet  dans une main  et une vague de reconnaissance amoureuse la submergea. Il s’approcha enfin du siège, lui disant à voix basse : « Figure-toi que j’ai rencontré Frasquito et il m’a dit…. » Il fut interrompu par  un coupant : « Mais tu ne me donnes rien ? » Hélas, le Prince Charmant n’avait rien à lui donner : « Quoi, un chausson, quel chausson ? »

 La frustration de ma mère fut telle  que je naquis avec une tache sur la tempe droite, l’empreinte, les contours d’un chausson, déclarait-elle d’un ton péremptoire à son  auditoire ébahi : « Ma fille, on voit de ces choses ! »