Quelques îlots émergent encore de ma mémoire, des anecdotes, des images ensoleillées, des larmes, des riens quoi qui mis bout à bout dessinent la ligne brisée d’une vie.
Parlons-en, tiens, de Cécile. Après deux ou trois ans d’école, il avait fallu se rendre à l’évidence : ce n’était pas cela qui arrangerait les finances domestiques ! D’abord ne savait-elle pas déjà lire, en ânonnant certes, et compter sur ses doigts ? En attendant l’âge de l’apprentissage en couture, les Cardeaux, une des riches familles de la place, consentait à l’employer à des tâches ménagères. Fascinée par le milieu qu’elle découvrait, où se conjuguaient l’aisance et l’abondance, la jeune fille eut un jour la révélation émerveillée du goût de la banane ; elle mangea sa première banane avidement ; le fruit convoité ne lui était pas destiné mais pouvait-on lui en vouloir ?
Madame Cardeaux lui avait répété les consignes avant d’aller passer quelques jours dans sa maison de campagne : « Surtout, Cécile, n’oubliez pas de donner ses bananes à Charlotte ! » Charlotte était une vieille guenon, autrefois rompue aux exercices de voltige dans
la vaste cage et qui passait son temps maintenant à scruter d’un regard inquisiteur les amis des Cardeaux. Cet animal comprit rapidement que
Libérée enfin de la tutelle patronale, la soubrette eut l’impudence de peler les bananes, de s’en goinfrer, la mine gourmande et moqueuse et d’en lancer les peaux flasques au singe ! Le jeu plût à l’ingénue et elle voulut le recommencer. Las ! Le lendemain, quand