Ecritures de Sidi Bel Abbès
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Mon succès à l’examen de sixième signifia un élargissement de mon champ d’action, l’explosion de mon territoire coutumier et aussi l’éloignement des fictions de la petite enfance. Car l’heure ne serait plus aux courses avec les cousins ; les expéditions au Ruisseau Salé pour la capture de têtards et petits poissons à mettre en bocal ne seraient plus de mise, pas plus que la cueillette des feuilles de mûrier dont mes vers à soie étaient friands. Je n’aurais plus le loisir de surveiller leur maturation dans leur boite à chaussures, l’apparition des fils qu’un savant tissage transformait en cocon de tous les mystères et la prodigieuse conversion de la chenille en blanc papillon velouté aux antennes interrogatrices.
Jusque là, je passais le plus clair de mon temps, en dehors des obligations scolaires, à « m’amuser. » Les jeux étaient multiples, souvent couplés aux saisons. Le printemps était particulièrement apprécié ; avec Pâques revenait le vent indispensable à l’envol des cerfs-volants.
Deux semaines auparavant les gamins entraient en effervescence. Les plus jeunes commençaient leur apprentissage par la confection des « carapoutchétés.»
C’était l’enfance de l’art, il suffisait de plier une feuille de papier munie de l’indispensable queue pour obtenir un engin, fantasque certes, mais qui pouvait déjà s’élever d’une dizaine de mètres. Quant aux « grands », il leur fallait ouvrir les chantiers de fabrication des « lunes » des « étoiles » et autres « morues » suivant la forme donnée à l’engin. L’élément commun était simple : un roseau fendu en deux ; le papier, la colle et le fil témoignaient, eux, des possibilités financières. Les démunis, dont j’étais, utilisaient le papier bleu destiné à la couverture des livres au lieu du si léger et si cher papier cristal. Faute de gomme arabique, la colle s’obtenait simplement en mélangeant de la farine et de l’eau. Mais la pâte devait être épaisse pour coller et lors des compétitions, elle handicapait le cerf-volant en l’alourdissant ! Le fil qui reliait l’artéfact à la main de son possesseur devait résister à la force du vent tout en étant le plus long et le plus ténu possible. On ne saura jamais combien de cerfs-volants, objet de tant de soins, sombrèrent depuis le plus haut des cieux, irrémédiablement perdus à des kilomètres, pour avoir lésiné sur la qualité de la ficelle ! Tournez la page
Jean-Pierre Covès : Carapoutchétés et maison Pichpinette 1/3