Ecritures de Sidi-bel-Abbes
Georges Parodi :
Les indomptables 3/3
Le vent lui aurait joué ce tour, mais tout de même, cette odeur caractéristique de ceux de sa race….La sienne ? Restait à voir... Face à lui, immobile, frémissante de partout, ses naseaux pompant l’air comme un scaphandrier quand le tuyau d’oxygène s’est plié, la magnifique jument pur-sang fixait intensément cette image d’elle-même, vivante à n’en pas douter, et dont la stature altière lui donnait l’impression d’un reflet d’elle mais retouché quelque peu. En plus massif, et plus noueux, en plus grand, quoique si peu... Elle s’était échappée, voilà un mois, bondissant comme une tigresse au-dessus des clôtures électrifiées. Aucun cheval avant elle n’avait réussi cet exploit. Mais aucun cheval avant elle, se disait-elle, n’avait jamais ressenti cette soif de liberté, ce sourd appel qui nous pousse à être nous-mêmes, vrais, d’une brutale réalité. Non, personne parmi les humains qui hurlaient dans le corral n’aurait pu comprendre. Pas plus ses sœurs et ses frères de race qui la trouvaient rêveuse et impatiente. Elle était nulle autre, unique, différente parce que fière, dangereuse parce qu’imprévisible pour ceux qu’on appelle les hommes. Alors, si l’unique en rencontrait un autre du genre, comme cela, perdu dans l’immense prairie, se pouvait-il que le rêve ait pris forme ? Maintenant, se flairant l’un l’autre, les deux grands animaux sentaient s’apaiser la sourde menace qui avait envahi leur instinct. Leurs cous se frôlèrent, puis leurs flancs qui
tâtaient à la tiédeur de l’autre. Oui, l’autre reflet vivait. Il exhalait ce parfum enivrant de liberté, il sentait bon la fierté de la race, celle des vrais, celle de ceux qui dérangent quand ils ne plient pas. La sueur d’un esprit indomptable. Le cri de la vie. Leurs hennissements simultanés semblèrent vouloir figer la prairie jusqu’à la fin des temps. Pour la jument pur-sang, l’autre était ce à quoi elle avait toujours cru. Pour l’étalon que les hommes appelaient cheval, elle était cette image de lui qu’il avait tant attendue parfois, n’osant y boire qu’à l’extrême limite de la soif, de peur de la troubler. Et il comprenait maintenant pourquoi il n’aurait jamais pu la voir arriver de loin, lui qui regardait toujours vers l’horizon. Il la traînait tout simplement derrière lui, ayant créé une image d’un reflet, tout comme on traîne un souvenir, comme on espère si fort qu’on matérialise un désir. La trace, laissée dans les hautes herbes foulées, était plus large Le vent avait repris son souffle. L’oiseau de proie était retourné à ses petits. Il avait été le seul témoin qui puisse comprendre pourquoi cette vaste étendue, si peu fréquentée par l’homme, s’appelait la prairie des Indomptables... La vie s’écoulait, lentement à nouveau. Les hommes continuaient de vouloir soumettre toute chose. L’étang, lui, espérait un nouveau reflet, peut-être qu’un jour des hommes y verraient tout le magique de la vie...
le 24 Novembre 1997
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