Ecritures de Sidi-bel-Abbes
Georges Parodi :
Les indomptables 1/3
L’herbe était très haute, dans ce coin de pays où la prairie semblait s’étendre sans fin. Seule, au fond de l’horizon, une crête d’un bleu-vert assez sombre, annonçait les contreforts rocheux comme une lointaine barrière, si lointaine, que même les plus légers des cumulus, qui paraissaient glisser sur un fond de ciel au bleu calme, donnaient l’impression que le vent ne pourrait jamais les véhiculer jusque-là. Comme excité par le frôlement des herbes sur le bas de ses flancs frémissants, l’animal avait entrepris une longue course, plus sautillant que galopant, ses naseaux écartés à plein afin de mieux s’emplir de cet arôme où se mêlent le sucré et le sauvage, et qui caractérise l’odeur d’une vaste étendue d’herbages. En cette fin d’été, on eut dit que la nature, éprise de grâce, avait ajouté une touche supplémentaire de fierté et d’émotion chez le grand animal.
Aux herbes qui ondulaient à son passage, répondait, en harmonie, le déplacement des muscles qui s’étirent puis reviennent à leur place première, évoquant presque cette puissante mécanique que les hommes appelaient locomotive. Maintenant, encore plus impressionnant parce qu’il s’était dressé, ses pattes antérieures faisaient des moulinets dans l’air, le grand animal voulait saluer Dame Nature si généreuse, mais aussi répéter au monde entier qu’il était libre, certains le disaient devenu sauvage... D’autres, comme son ancien maître qui était las de refaire portes et clôtures du grand enclos, avait opté avec une certaine sagesse pour sa remise en liberté . L’homme s’était dit que la nature, parfois sauvage elle aussi à nos yeux, devrait pouvoir s’accommoder de ce grand animal qui, une fois ses quatre ans atteints, donnait à son maître l’idée que la nature avait engendré un démon. Mais, comme l’animal était d’un beige pâle sans aucune tache, il s’était rassuré en pensant que les démons ne peuvent qu’être noirs ! Alors, il avait voulu l’entraîner pour l’asservir, mais pour le grand animal, c’était le dompter pour le soumettre et changer sa nature profonde qui est de courir, et de respirer ces choses dont l’humain ne sait même pas qu’elles existent. Le diable beige, l’étalon jamais dompté, l’animal que le savant zoologiste appelait cheval, du nom de son ancêtre du tertiaire, peut-être….tourner la page
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