Souvenirs de Sidi-bel-Abbes
Georges Winum : en route en 1CV. page1/3

En route en 1CV pour un petit bol d'air frais et apaisant à la ferme. Le grand portail a tourné sur ses gonds ; il est reparti, il fait froid ; dans la rue une carriole passe, les fers du cheval martèlent la route mouillée et les larges flaques d’eau, floc floc floc ! Il a reconnu le conducteur revêtu d’un vieux burnous, il court pour rattraper l’attelage. Il a longtemps cru qu’être arabe c’était, comme cet homme, parler arabe ; parler aussi espagnol et français ; porter une djellaba, des saraouels et un chèche torsadé : mais non, celui-là, c’est son tonton Domingo, celui qui travaille dans les champs, à la ferme.Ce doit être l’hiver, c’est toujours l’hiver quand il pleut ; tonton Domingo a pris une couverture sous son siège, et me voilà chaudement emmitouflé, pressé contre lui, le tissu de la couverture est rêche, pique mes jambes nues, sent fort l’attelage. Ça brinquebale dans tous les sens, les pièces de la charrette gémissent sous les efforts du cheval. Ornière après ornière notre course s’est ralentie ; aux claquements réguliers de langue sur le palais succèdent les commandements irrités : la terre a remplacé l’asphalte. Les longues rênes fouettent croupe et échine, la bête qui caracolait fièrement la tête dressée il y a peu,

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plie, s’incline sous l’effort, cherche ses appuis, s’arc-boute pour nous arracher à l’embourbement. Le chemin gorgé d’eau, raviné par les dernières pluies est parsemé de véritables chausse-trappes. Balancés de droite à gauche, jetés l’un contre l’autre, nous voilà littéralement soulevés du siège, comme en un énorme hoquet, quand une roue rencontre une grosse rocaille ; le temps semble hésiter ; bloqués un instant, nous surmontons l’obstacle et retombons de l’autre coté avec fracas, nos fesses claquent sur les planches du siège. Alerté, tonton Domingo redouble d’attention, laisse échapper un juron, inspecte le cercle d’acier qui protège le bois des roues, se tourne vers moi et m’adresse un grognement rassurant. Jamais un mot inutile : dans la longue pente qui mène à la ferme, les gestes sont précis, rapides ; il lui faut mouliner la commande du frein, tirer fort sur les "guides", les sabots de bois se plaquent sur l’acier, glissent, sifflement aigu, ralentissent l’avancée ; la charrette gîte, tangue, le cheval renâcle, le souffle bruyant ; les naseaux dilatés éjectent des jets de vapeur, la bouche découvre les dents, mâchouille, mord le mors, bave une mousse que l’effort blanchit. tourner la page