Souvenirs de Boukanefis
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Ses maigres ressources en avaient fait un pêcheur étonnant ; il consommait le produit de sa pêche : les méandres de la  Mékerra n’avaient pas de secrets pour lui ; dans les endroits les plus touffus, les plus abrupts, ses immenses bras le faisaient aller, tel l’atèle, de branche en branche ; aucun endroit ne lui était inaccessible ; ses prises pouvaient être impressionnantes : des barbeaux de deux ou trois kilos parfois qu’il arborait fièrement, les offrant à la curiosité des badauds ; disert et volubile dans le récit de ses exploits, il gardait jalousement secrets ses lieux de pêche ; même la promesse du « verre de rosé » ne le faisait pas fléchir, seule transparaissait une petite lueur de dépit dans l’œil un instant égrillard.
Un jour il hérita d’un vieux tricycle pour handicapé : son «carrico». Sa vie allait en être transformée : une toute nouvelle autonomie, un horizon accru, des limites repoussées, des déplacements facilités, une dignité retrouvée. Assis raide, droit, sur le siège baquet, dans son « carrico », il pouvait contempler le monde avec un peu plus de hauteur, et tant pis s’il lui était encore nécessaire de mouvoir l’engin à la seule force des bras ; c’était avec une légère

arrogance dans l’attitude, qu’il moulinait le système de propulsion, et aussi de guidage, fixé sur la seule roue avant. Quelque gamin du «patio», qu’il habitait tout ausommet de la colline sur laquelle était bâti le village, avait pris pour habitude de s’installer à l’arrière de l’engin pendant la longue descente menant au centre de l’agglomération : c’était une aide précieuse lorsqu’il fallait affronter l’inévitable ascension du retour. Les descentes étaient vite devenues des courses folles, vertigineuses, incontrôlées ; chaque carrefour était un défi au hasard : automobiles, cycles, camions, charrettes, couvraient d’invectives de toutes sortes l’indécent qui leur filait ainsi sous le nez avec un tel mépris affiché, et chacun de s’autoriser à penser à l’inéluctabilité d’un malencontreux dénouement. Quand les cris de désespoir,  « Jeannot mout ! Jeannot mout ! » (Jeannot est mort !) de son habituel compagnon s’en vinrent déferler, un soir, sur la petite communauté vaquant à ses occupations,  il n’ y eut personne pour s’en étonner, mais tous se précipitèrent à la suite du malheureux, qui, l’index pointé, implorait l’un, traînait l’autre, Tournez la page 

Georges Winum : el clanco 2/4