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Un mois avant ma 10ème année, nous partons pour la France. Mon père, qui deux mois avant était allé à Bordeaux pour acheter des vaches, s'était rendu compte que la vie là-bas était quand même plus facile, et bien sûr moins dangereuse. Plusieurs fois, il était passé à côté de la mort, s'il n'y avait pas eu les légionnaires ! Donc après plusieurs réunions de famille, mes parents décide de notre départ pour la France. Nos vaches partent à équarissage, nous prenons le nécessaire, la 403 chargée jusqu'à la gueule, nous fermons notre porte avec nos meubles, et nos souvenirs. C'était là où j'étais née et mon père aussi. mes parents partaient en se disant, si ça ne marche pas nous reviendrons.
L'enfant de 10 ans que j'étais alors, était partagée entre un voyage pour la 1ère fois en bateau, et cette crampe qui tenaillait mon ventre, de la peur de l'inconnu. Ce pays que je ne connaissais que par mes livres de Géographie et d'Histoire, nos ancêtres les gaulois, mes ancêtres n'avaient de gaulois que la moustache que mon grand-père portait fièrement dans son costume de zouave. Si mes racines étaient espagnole et maltaise, nous étions gaulois dans notre coeur ; mon arrière-grand-père avait fait la guerre du Maroc, mon grand-père et ses frères la grande guerre, Verdun, la Marne, avec des blessures. Mes oncles et mon père celle qui devait être la dernière.

Et nous voilà partis pour Oran où nous devions embarquer sur "El Mansour", ce n'est pas un bateau de croisière loin de là, nous allions voyager dans la cale sur des chaises longues, nous n'étions pas fortunées et l'argent que nous avions, il fallait le garder, mes parents partaient dans l'inconnu avec un logement mais pas de travail.

Je me souviens très mal des adieux avec mes grands-parents mais le départ et la sortie du port d'Oran,je m'en souviendrais toute ma vie. Cette crampe au ventre en voyant s'éloigner le port et ma famille, cette boule dans la gorge et les larmes soudaines, que je ne pouvais retenir ont jaillies. Aun fond de moi, je savais que je ne reviendrais plus dans ce pays qui m'avait vu naître. Je ne reverrais plus mon copain de jeu José Rodriguez le fils du charbonnier, Charlot "Myloud",mes vacances à Tassin chez ma tante avec Aline et Lucien, mes jeux dans la mekerra à Boukanéfis. Madame Carmona et ses histoires marrantes. Et toute ma famille qui se trouvait dans le quartier. Je me rendais compte soudain que traverser la rue ou la cour pour aller voir mes grands-parents ! fini ! aller chez une de mes tantes quand le menu ne me convenait pas fini ! fini !, fini !!!

J'étais sur ce grand bateau au milieu de nulle part, dans cette cale puante où certains passagers étaient malades comme des chiens.

Nous avons navigué toute la nuit, croisé les Baléares, en fin de matinée nous sommes rentrés dans le golfe du Lion. Enfin Port-Vendres. Ce petit port des Pyrénées orientales, niché dans un creux des Albères, était loin de s'imaginer le bouleversement qu'il allait subir un an après. Avec ses bateaux arrivant remplis de ces exilés perdus, assommés par ce cataclysme, portant leur détresse pour tout bagage, sans cellule d'accueil ni médecin. Une partie de la population de ce pays était hostile à cette venue massive de ces français que l'on prenait pour des indigènes, il fallait composer avec elle.

Ainsi devait débuter ma nouvelle vie d'émigrante.

Nicole BERNABÉ