Et nous voilà partis pour Oran où nous devions embarquer sur "El Mansour", ce n'est pas un bateau de croisière loin de là, nous allions voyager dans la cale sur des chaises longues, nous n'étions pas fortunées et l'argent que nous avions, il fallait le garder, mes parents partaient dans l'inconnu avec un logement mais pas de travail.
Je me souviens très mal des adieux avec mes grands-parents mais le départ et la sortie du port d'Oran,je m'en souviendrais toute ma vie. Cette crampe au ventre en voyant s'éloigner le port et ma famille, cette boule dans la gorge et les larmes soudaines, que je ne pouvais retenir ont jaillies. Aun fond de moi, je savais que je ne reviendrais plus dans ce pays qui m'avait vu naître. Je ne reverrais plus mon copain de jeu José Rodriguez le fils du charbonnier, Charlot "Myloud",mes vacances à Tassin chez ma tante avec Aline et Lucien, mes jeux dans la mekerra à Boukanéfis. Madame Carmona et ses histoires marrantes. Et toute ma famille qui se trouvait dans le quartier. Je me rendais compte soudain que traverser la rue ou la cour pour aller voir mes grands-parents ! fini ! aller chez une de mes tantes quand le menu ne me convenait pas fini ! fini !, fini !!!
Nous avons navigué toute la nuit, croisé les Baléares, en fin de matinée nous sommes rentrés dans le golfe du Lion. Enfin Port-Vendres. Ce petit port des Pyrénées orientales, niché dans un creux des Albères, était loin de s'imaginer le bouleversement qu'il allait subir un an après. Avec ses bateaux arrivant remplis de ces exilés perdus, assommés par ce cataclysme, portant leur détresse pour tout bagage, sans cellule d'accueil ni médecin. Une partie de la population de ce pays était hostile à cette venue massive de ces français que l'on prenait pour des indigènes, il fallait composer avec elle.
Ainsi devait débuter ma nouvelle vie d'émigrante.
Nicole BERNABÉ