Souvenirs de Sidi Bel Abbes

Une inquiétante pénurie qui, le temps passant, transformait peu à peu la perspective joyeuse d'un gueuleton entre copains en minable fiasco. C'est Cabrica, le blondinet au sourire d'ange, qui avait subitement dénoué la situation : surgissant de nulle part, et salué comme le messie, il était apparu en sauveur, les bras encombrés de vieilles planches pourries qu'il avait déposées précautionneusement à ses pieds comme s'il s'agissait de véritables reliques.
La fête, "Gracias a Dios", allait quand même pouvoir se faire.Plus tard, au moment du café, après que nous eussions félicité notre maître-queux pour son talent et Cabrica pour sa débrouillardise, ce dernier, sans doute mis en confiance par les compliments et aussi, c'était plus qu'évident, par les effets chaleureux du petit rosé qu'il avait fort apprécié, s'était alors laissé à la confidence en révélant ingénument avoir déniché son bois dans un coin isolé du cimetière où tout un lot abondant de planches semblait avoir été entassé expressément là, uniquement pour sa bonne bouille. " La pura verdad, lo juro".

Sacrilège 2/2 par Antoine Pavia
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Un silence éloquent avait alors parcouru l'assistance plus ou moins déstabilisée par cet aveu tardif, le temps pour chacun de prendre conscience que les planches qui avaient servi à mitonner notre savoureuse paella provenaient vraisemblablement d'un lot d'anciennes croix arrachées à des tombes à l'abandon, reléguées dans l'irrémédiable oubli de l'éternité. On s'était alors demandé si, à notre corps défendant, nous n'avions pas enfreint quand même les règles élémentaires de la décence. Un étrange sentiment de responsabilité collective que seule l'insouciance juvénile, peu propice aux cogitations prolongées, avait heureusement permis d'effacer de nos esprits.
Nous avions donc levé simplement nos verres à la mémoire de ces trépassés inconnus, délestés à notre insu de la preuve matérielle de leur passage sur terre, à qui, d'une certaine manière, nous avions offert l'opportunité de se rendre utiles une dernière fois. Grâce donc leur avait été rendue et honni soit qui mal y pense. Au fait ce match, on l'avait quand même gagné, on leur devait bien ça