Souvenirs de Sidi Bel Abbes

L'été, le soir venu, on les retrouvait toujours au même endroit, uncoin de rue éclairé d'une pâle lumière qu'une ampoule souffreteuse leur dispensait. Assis sur la brdure encore brûlante du trottoir, à deux pas d'une bouche d'égout exhalant avec constance des effluves plus que douteuses mais à l'évidence peu dissuasives, ils s'affrontaient ardemment sur des sujets sans cesse rebattus.
On parlait surtout de foot, bien sûr, c'était quand même leur religion. On se gaussait un peu des filles, ces bêcheuses qui n'affichaient que mépris en réaction à des interpellations trop souvent triviales, il est vrai. On échafaudait aussi des stratégies pour aller "visiter", avant qu'il ne soit trop tard, les vergers des environs aux fruits pleins de promesses.
Le pire, c'était quand Manolo s'accaparait de la parole pour rabâcher son sempiternel discours mégalo qu'on devait écouter religieusement car il ne fallait surtout pas le contrarier. "Y que soy el mejor, y que soy el mas fuerte...
Ramonico en avait plus qu'assez de ces rodomontades ressassées à tout bout de champ

Antoine PAVIA : Manolo 1/2
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l faut dire qu'il n'avait pas été gâté par la vie, ce pauvre Manolo. C'était en quelque sorte le "ravi" du village.
En plus d'un profil prognathe bien approprié, il souffrait, le malheureux, d'un déficit intellectuel notoire. Orphelin très tôt, il vivait de petits travaux domestiques et dormait dans un cagibi qu'un voisin compatissant avait mis à sa disposition. Sans doute par pure bravade et aussi pour dénier sa peu enviable condition, il se complaisait dans l'idée qu'il était le plus fort de la bande : le plus costaud pour la bagarre, le plus séduisant envers les filles, le plus rapide à la course, bref le champion toutes catégories. Une fastidieuse litanie qu'avec pas mal de philosophie il fallait à chaque fois se farcir. Tant et si bien que Ramonico, excédé par ces fanfaronnades, ne put résister, un soir, à l'envie de mettre notre vantard au pied du mur : prenant à témoin les loustics incrédules qui l'entouraient, il s'était permis de défier Manolo dans une course poursuite autour du pâté de maisons, la palme du vainqueur revenant bien entendu à celui qui, le premier, réussirait à rattraper son camarade. Tournez la page