On l'appelait Glouglou, mais personne, à vrai dire, n'aurait pu vous dire qui, le premier, avait eu l'idée saugrenue de lui accoler ce drôle de sobriquet. À l'entendre s'exprimer, on pouvait en revanche deviner aisément pourquoi. Son élocution cacophonique évoquait en effet, à s'y méprendre, le bruit si caractéristique d'une gargoulette se vidant de son contenu. Il avait un mal fou, le bougre, à endiguer le flot des mots qui se bousculaient dans sa bouche et rendaient ses propos presque inaudibles. Ce handicap verbal ne l'empêchait pas pourtant d'intervenir à tout bout de champ dans nos conversations, quel qu'en soit le sujet, comme si aucun thème ne pouvait être abordé sans qu'il n'ait, au préalable et avec force postillons, apporté sa caution personnelle.
En dehors de cette particularité vocale, Glouglou était surtout connu pour ses exploits de maraudeur. Il était toujours partant quand il s'agissait d'aller se risquer avec des ruses de sioux dans les vergers environnants qu'on tenait pourtant pour infranchissables.
Spécialiste du genre, au palmarès convaincant, il était passé maître dans l'art de neutraliser les féroces clébards, sentinelles redoutées de ces territoires interdits. Sauf ce jour mémorable où, le regard affolé, il avait brusquement surgi à travers les épaisses ronces bordant une propriété réputée inexpugnable, déboulant comme un dératé avec à ses trousses une meute de molosses enragés, excitée par les vociférations vengeresses du gardien du temple, un vieil arabe qui, fort heureusement pour les fesses de notre chapardeur, s'était montré d'une incroyable maladresse dans l'utilisation de son fusil aux redoutables cartouches de sel. Dans sa fuite effrénée aux allures de retraite peu glorieuse, Glouglou, tel le bonhomme Michelin avec ses poches et sa chemise bourrées à craquer, n'avait pu s'empêcher de semer un à un dans son sillage, un peu comme le petit Poucet, les fruits de sa rapine qu'il avait pourtant mis tant de minutie à cueillir. Quel gâchis ! on aurait pu le suivre ainsi à la trace jusqu'à l'autre bout de la ville. Tournez la page