Souvenirs de Sidi Bel Abbes

"Me cago en la mar " jurait-on à l'unisson, dans le plus profond désarroi, " Que passa, Madre mia". C'est sûr que si le mal de ojo s'en mêlait, on ne voyait vraiment pas comment on allait s'y prendre pour ranimer notre lascar.
Et donc de rudoyer avec l'énergie du désespoir ce malheureux corps inerte dont la tête indolente ballottait d'avant en arrière au rythme trépidant des secousses prodiguées par des bras fébriles. Il avait fallu, pour que le cauchemar prit fin au bout d'un temps qui avait paru interminable, que l'un d'eux eut l'idée toute simple d'aller chercher à deux pas de là le seau d'eau trônant matin et soir devant la porte familiale et dans lequel un modeste bloc de glace fondait lentement en rafraîchissant l'indispensable bouteille de rosé et l'inévitable pastèque.

Le liquide glacée projeté alors sans retenue sur le crâne de notre malheureux héros avait miraculeusement fait son effet, soulageant d'un coup une assistance toute ragaillardie. Diego avait alors consenti à ouvrir à demi ses yeux, émergeant avec peine de l'état comateux dans lequel il semblait se complaire, et mettant fin ainsi à une angoissante perte de conscience que la dégelée sournoisement distribuée n'avait

Antoine PAVIA : Gégé 2/2
Accueil / Index Ecritures / Index thématique / page précédente

sans doute pas contribué à écourter, il faut bien en convenir.
On avait pensé logiquement que, revenu de ses émotions, les premières paroles prononcées par le rescapé seraient réservées à son sauveteur. En fait, au lieu des remerciements attendus, on n'avait eu droit qu'à une violente diatribe à l'encontre du bourreau tout désigné, Gégé l'apprenti-sorcier, auteur de l'incident et accusé honteusement d'avoir profité de malencontreuses circonstances pour assouvir des desseins peu nobles, inspirés à n'en pas douter par leur brouille "footballistique".
Des propos aigris que l'on avait préférés mettre sur le compte d'une humiliation fort compréhensible. Mais comment donc penser, un seul instant, que notre Gégé put être capable d'une telle ignominie...
Des années plus tard, désabusé à son retour d'Indochine où, "pour voir du pays", il n'avait pas trouvé mieux que de s'engager dans le conflit colonial, Gégé s'était promis de mettre en veilleuse à tout jamais ses talents d'endormeur. Sans doute avait-il gardé de son séjour asiatique
le souvenir douloureux de camarades malchanceux qu'on avait peut-être tentés, en vain, de ramener à la vie. Allez donc savoir !