C'était pourtant compter sans l'imprévisible qui survint inopinément presque d'entrée de match, quand chacun d'eux avait dû contempler avec effarement l'inéluctable trajectoire du ballon s'échouant mollement au fond des filets que leur gardien, l'ineffable Michel, avait déserté dans la plus complète discrétion. Et pour cause : il se démenait à une centaine de mètres de là, gesticulant tel un chef Sioux dansant la danse du scalp, essayant vainement de se protéger d'un malveillant essaim d'abeilles qui, sans aucune considération pour l'enjeu de la rencontre, s'acharnait sur sa personne et l'avait obligé à décamper sous une nuée bourdonnante à la recherche d'un hypothétique abri. Vicentico, le bas du short remonté au ras des fesses à la manière de ses idoles brésiliennes, constatait les dégâts avec une mine consternée. Jamais, oh grand jamais, l'idée d'abandonner son poste pour quelque raison que ce soit ne lui serait venue. C'est dire avec quelle acrimonie il avait dénoncé le comportement inqualifiable de son équipier, indigne de l'éthique sportive, du moins telle qu'il l'a concevait, lui.
- De ma vie je n'ai vu un dégonflé comme ça, avait-il lâché, d'un air désabusé.

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On savait tous que son géniteur , transporteur de son métier, possédait pour son boulot un chariot à large plateau.
- Ca va, j'ai compris, concéda-t-il, incapable de résister à la pression visuelle de ses camarades. Mais ce n'est pas gagné, mon paternel ne sera pas facile à amadouer; tout le monde sait qu'il tient énormément à son outil de travail, autant, sinon plus, qu'à sa femme , c'est pas peu dire !

- T'as pas besoin de le mettre dans la confidence, le rassura le bon Miloud, le dimanche il ne met pas un pied hors de la cantine; aucun risque donc qu'il se doute de quoi que ce soit. L'argument avait du poids. La cantine, autrement dit le bistrot, était le lieu de perdition où tous les hommes se donnaient rendez-vous le Jour du Seigneur pour oublier le dur labeur de la semaine dans d'innombrables tournées d'anisette et d'interminables parties de "brisca" qui pouvaient durer la journée entière au grand dam de leurs épouses. Ainsi fut-il donc convenu et l'opération, le jour venu, se déroula sans encombre, même si elle n'avait pu empêcher quelques quolibets railleurs, l'essentiel, n'est-ce pas, étant d'arriver à bon port. La partie, en fait, n'aurait dû être qu'une simple formalité tant la supériorité des citadins était évidente.
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Le foot par Antoine PAVIA du fbg Thiers 2/3
Souvenirs de Sidi-bel-Abbes