... à Adrienne
Andrée Job-Querzola : Le goût du riz au lait 2/3

La gamine écrivait sur la table de la salle à manger. Une nappe à franges et à ramages, quelques taches d’encre sur l’enduit duveteux de la nappe. Un poêle à bois dont la petite fenêtre en mica restait ouverte, pour le tirage. C’est par là qu’on voyait les couleurs du feu et qu’on l’entendait vivre. Elle entrait, mettait encore une bûche, tisonnait et repartait sans un mot, pour ne pas déranger les devoirs. La gamine ne relevait pas la tête.

Et le soir, quand cette gamine, le dos contre le traversin rose, les genoux remontés sous la courtepointe, lisait jusqu’au sommeil, obstinément muette, elle se taisait encore, ses vieilles mains croisées sur le tablier noir à fleurettes blanches, roulant parfois entre ses doigts les grains du chapelet. Les bonnes et les mauvaises lectures avaient droit au même silence. Pour ce qu’elle en savait…Le respect des mots qu’elle ne lisait pas, qu’elle n’écrivait pas. Parfois un soupir de regret, les yeux tournés vers la gamine qui ne s’ennuyait pas à l’heure du repos. Mais un soupir, pas plus, elle n’en avait jamais vraiment parlé.

 Ni elle, ni personne n’y attachait tellement d’importance.

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Pour signer, chez le notaire, on lui tenait la main et elle dessinait deux initiales tremblées. Le reste, elle s’arrangeait. On lui lisait les lettres et les cartes postales de la famille. On lui racontait les événements exceptionnels du journal. Elle faisait confiance aux ordonnances du médecin, aux conseils de la pharmacienne. Pour les affaires, c’était ses filles et surtout ses gendres. Après tout, les temps difficiles étaient derrière elle, avec sa jeunesse, et après, ses morts. Maintenant elle goûtait à l’aisance et au repos. La gamine le savait, il n’y avait pas de quoi s’en faire.

Parfois, quand elle réveillait la petite un peu plus tôt parce qu’il fallait réviser la leçon d’histoire ou se préparer à la composition de géographie, de sciences naturelles, elle était inquiète et elle le disait. Trop travailler avec sa tête, trop étudier, ce n’est pas bon. Surtout pour un enfant. Attention, il ne faut pas tomber malade, la santé avant tout. A quoi pensait-elle ? La migraine, bien sûr, mais je la soupçonne d’avoir envisagé le pire : la méningite, là, dans le cerveau, la fillette de la voisine en était morte.