Robert Giraud a Sidi-bel-Abbes Accueil
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Concert à Sidi-bel-Abbès 2/2 par Pierre Mac Orlan (extrait de la Légion étrangère, 1933)
L'espoir pouvait renaître à cette vision, l'espoir de reprendre la vie telle qu'elle était avant qu'ils ne fussent devenus des coureurs de bled, aux jours, tout de même heureux, d'une adolescence qui n'était peut-être que pauvre. La musique provoquait ces images et s'assouplissait elle-même aux désirs familiers des légionnaires. Une grande paix, infiniment distinguée, régnait sur cette petite place de sous-préfecture peu hospitalière. Ah ! les soldats de la Légion n'avaient pas à craindre d'être dérangés dans leurs pensés ! le soleil éblouissant dissipait tous le détails qui pouvaient interrompre leur retour anticipé vers des déceptions nouvelles.
Ceux qui avaient été libérés déjà une fois et qui étaient revenus à la Légion comme on rentre chez soi, savaient à quoi s'en tenir. Pour eux la mélancolique histoire de Manon interrprétée par leur musique régimentaire signifiait à peu près ceci, ceci en quatre ou cinq tableaux que les légionnaires dessinent et peignent sur leur seviette blanche.

Au premier tableau, le légionnaire rêve devant le mur du poste, dvant les sables eternels. Il est libéré, sa valise à la main, vêtu du complet qu'on lui donne à sa libération et qui ne l'enchante guère, il rentre chez lui.
Il ne reconnaît plus rien. les gosses ont grandi et sont devenus des hommes. Les maisons elles-mêmes se sont vêtues de neuf. Il demande : <<Hé garçon ! Où est Anne-Marie ? >>
-Anne-Marie ?
-Ich weiss nicht (je ne sais pas)
Anne-Marie est naturellement mariée. Le légionnaire ne connaît plus personne. On l'a également oublié. La vie est aussi dure qu'auparavant. Six mois plus tard, il revient à Sidi-bel-Abbès. Il écoute la musique perfide, le dimanche, dans le soleil.
Le soir, il ira boire le coup avec des copains, dans un de ces nombreux petits bars où l'on tient facilement à dix. Il donnera des sous, pris sur sa prime de rengagement, aux guitaristes et aux violonistes espagnols qui lui joueront, comme en confidence, une chanson dans le genre de celle-ci : Ich habe mein Herz in Heidelberg verloren... J'ai laissé mon coeur à Heidelberg et ma graisse sur les pistes du Sud.
Couverture du livre de Mac Orlan, la légion étrangère