Concert à Sidi-bel-Abbès 1/2 par Pierre Mac Orlan (extrait de la Légion étrangère, 1933) | |
De précises silhouettes de jeunes filles apparaissaient dans ma mémoire et, sans doute, dans celle des légionnaires qui buvaient leur verre de bière à côté de moi. Des personnages charmants tournaient aux sons de la musique qui jouait une sélection sur Manon. Il y avait la petite Bavaroise aux jupes lourdes et courtes, la jeune Roumaine aux chemises gaiement brodées et des fillettes de Russie qui ne ressemblaient plus à celles d'aujourd'hui. Cette musique populaire et gracieuse mettit de l'ordre dans la pensée des légionnaires. Pour avoir si souvent évoqué dans le bled morne et brûlant l'image d'Anne-Marie, leur imagination avait acquis une habileté singulière.
Leur pensée n'était plus à Sidi-bel-Abbès. Elle allait librement vers ce qu'ils avaient abandonné avant d'être des soldats de fortune. Le repos et la grande paix que tous les hommes désirent au moins une fois dans leur existence, se tenaient aux limites de leurs rêves. Un village apparassait, une petite ville peinte par Dürer qui étaient leurs berceaux. Tournez la page |
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Mais, ce que j'aimais à Sidi-bel-Abbès, c'était d'écouter, le dimanche, la musique réglementaire de la légion quand elle donnait concert, dans son kiosque, sur la place Carnot, en présence de tous le promeneurs du dimanche et de quelques fantômes d'une qualité plus rare. Ceux-là, que révélait la musique dans le ciel paisible et dominical, n'étaient point nés sous le soleil de l'Afrique. La musique les évoquait et les groupait autour de ce kiosque dans leur costume de gros drap des provinces de l'Europe centrale.
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