Etrange paradoxe quand même que de choisir des civils pour assurer la protection de soldats.Il ne fallait donc pas attendre de ces nuitées trop souvent redoublées autre chose que de folkloriques rassemblements d'individus en goguette qui n'avaient rien de commun avec ce qu'on était en droit d'attendre d'une mission régentée par l'austère règlement militaire. C'était surtout l'occasion d'un bon repas entre copains arrosé plus qu'il ne fallait de copieux Kinouri jusqu'à ce que chacun, repu et heureux, se décide enfin à rejoindre sa couche en remerciant le Bon Dieu de sa mansuétude. Et bien sûr, il ne venait à personne l'idée de lever un oeil sur le papier ostensiblement épinglé sur la porte de la chambrée affichant l'ordre des tours de garde que j'avais préalablement pris la peine d'établir avec un grand souci d'impartialité. Ils s'endormaient alors du sommeil du juste et le chef de poste que j'étais censé incarner, plus que blasé par ces flagrants manquements à la discipline, n'avait plus qu'à se préparer à passer une longue nuit de veille adossé au mur de la vieille masure qui servait d'abri à ses hommes
avec pour seuls compagnons, son thermos de café et son paquet de cigarettes. Il m'incombait alors, dans mon inconfortable solitude, de veiller en même temps à la sécurité de mes gars, à celle des jeunes conscrits et bien sûr à l'intégrité de leurs bahuts.
Ces intermèdes rocambolesques me paraissent, en fin de compte, moins dégradants que l'humiliation que nous avions dû subir des mois plus tard quand la décision de dissoudre les U.T avait été prise et qu'il nous avait fallu, devant une galerie de trouffions goguenards, déposer en tas nos vieilles pétoires au cours d'une manifestation qui avait plus ressemblé à une honteuse reddition. J'avais eu l'impression alors de revivre dans ma chair ces scènes mythiques de western quand les indiens, vaincus et humiliés, devaient remettre l'un après l'autre en se prosternant leurs tomahawks aux représentants de la "civilisation".
Mais bon, je m'étais vite consolé à l'idée qu'après tout, j'allais enfin pouvoir rattraper mon retard de sommeil.