Repérées au début du printemps, ces "parts", ainsi désignées, prenaient parfois des allures de citadelles inviolables, entourées qu'elles étaient de haies de ronces inextricables et jalousement gardées par des clébards aux crocs menaçants. Il en fallait beaucoup plus pourtant pour décourager ces maraudeurs en herbe, passés maîtres dans l'art de se faufiler dans les trous de souris ou d'amadouer le plus redoutable des cerbères, alléchés qu'ils étaient par tout ce que ce pays généreux offrait ostensiblement à leur tentation. Ces gamins, jetés dans la rue à cause d'une scolarisation perturbée par la réquisition des locaux, le ventre à peine empli du petit bol de lait généreusement distribué le matin en classe, avaient donc tout le temps de concevoir et de mettre en oeuvre des stratégies de sioux pour améliorer un tant soit peu leur maigre ordinaire quotidien.
Encore fallait-il déjouer la concurrence de bandes rivales qui pullulaient alors dans cet éden verdoyant qu'était la Vallée des Jardins. Une contrainte navrante qui obligeait impérativement d'arriver en premier sur les lieux de cueillette en anticipant outrageusement la date du maraudage, instaurant ainsi une pratique pernicieuse qui incitait à consommer de plus en plus précocement des fruits encore bien loin de leur maturité.
Et bien sûr, Dame Nature qui n'appréciait pas du tout que l'on bouscule aussi cavalièrement son cycle saisonnier, se vengeait alors à sa manière en gratifiant ces téméraires écumeurs de vergers de coliques absolument mémorables mais hélas, il faut en convenir, rarement dissuasives. C'était pour chacun d'eux le prix à payer.