Il lui appartenait de montrer par sa présence sur le terrain qu'il était bien le seul et unique patron d'une armée en gestation qui n'attendait que lui pour libérer la Mère Patrie.
Ce matin là donc, l'homme du 18 juin avait solennellement passé en revue la troupe figée au garde-à-vous puis prononçait le laïus de circonstance sur la grandeur de la France Eternelle dont les valeurs finiraient par triompher de la barbarie grâce au courage et à l'abnégation de son peuple. Fermez le ban.
et de la profession de mon géniteur - il aurait dû pourtant savoir qu'il ne pouvait être que cheminot - avant de se redresser et de poursuivre dignement son chemin, le tête droite et la mine austère, ignorant mes camarades pétrifiés, son regard horizontal trop haut placé l'empêchant à l'évidence de voir ce qui se passait au ras du sol. Mon père, à qui plus tard et pas peu fier j'avais fait part du rôle honorifique qui avait incombé à son rejeton, avait eu vite fait de refroidir mon enthousiasme juvénile. Ce bourgeois arrogant et opportuniste - vénéré soit dit en passant comme un mythe à la libération grâce en partie aux sacrifices de l'Armée d'Afrique - ne pouvait être en état, selon lui, de s'intéresser au bien-être du petit peuple, trop occupé qu'il était à vouloir écrire une page de l'Histoire de France dans laquelle les Français, au bout du compte, importaient peu.
De toute façon Papa avait ses convictions et ce n'est certes pas notre voisin de cour, qui il n'y avait pas si longtemps encore revêtait fièrement le sinistre uniforme noir de la milice, qui aurait pu les lui faire renier. Pour lui, tous ceux qui n'appartenaient pas à son camp étaient des gens forcément peu recommandables dont il fallait se méfier. Il avait, c'est vrai, d'incontestables prédispositions divinatoires. Il n'empêche, j'étais bien loin de penser alors que l'homme qui avait consenti avec humilité à saluer ma très modeste personne serait quelques vingt ans plus tard le fossoyeur de toutes nos espérances.
Si j'avais su...