signe encourageant, il vous fallait encore, avant de lancer votre invitation à danser, et c'était là le plus difficile, obtenir l'assentiment maternel accordé rituellement d'un mouvement discret de la tête et seulement après une méticuleuse inspection visuelle de votre apparence tant physique que vestimentaire. Vous pouviez dès lors entraîner votre cavalière sur la piste, mais gare aux frôlements équivoques, vous restiez sous une surveillance vigilante dont il ne fallait espérer aucune indulgence. Des idylles, bien sûr, naissaient de ces rencontres sous liberté surveillée, mais elles ne pouvaient se concrétiser que seulement le jour sacro-saint du mariage. On ne badinait pas chez ces gens-là avec "l'Honneur de la Famille". Il faut admettre quand même que notre réputation, certainement méritée de piliers de bar, ne jouait certainement pas en notre faveur et nous exposait souvent à des refus à la limite de l'humiliation. Comme cette fois où l'une de ces pimbêches, pour repousser une offre et donner à croire que sa prochaine danse était déjà réservée, avait prétendu sur un ton faussement contrit qu'à son grand regret, elle était hélas déjà "compromise". Un préfixe superflu responsable d'un regrettable lapsus auquel, bien entendu, on ne pouvait que répliquer qu'on n'y était pour rien.
Le dimanche après-midi, après le foot, nous nous retrouvions à la "Joyeuse Harmonie", une salle de bal tout à fait modeste, l'un des rares endroits pourtant, dans notre milieu encore tout imprégné des valeurs pudibondes de nos aïeux, où il nous était autorisé d'approcher des personnes du sexe opposé au vu et au su de tous. Empestant l'eau de cologne à quatre sous et l'air faussement décontracté dans nos costards aux épaules outrageusement rembourrées - la mode n'était pas encore au laisser-aller - nous attendions d'être suffisamment en nombre pour faire notre entrée théâtrale en roulant des mécaniques dans une salle étroite et tout en longueur au fond de laquelle, sur une large estrade, un orchestre amateur s'agitait avec beaucoup de conviction. De chaque côté, adossés au mur, des rangées d'austères chaperons veillaient en cerbères redoutables sur leur progéniture sagement assise devant eux. Si, par un heureux coup de chance, il vous arrivait de déceler dans le regard de l'une de ces pudiques demoiselles un
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La Joyeuse Harmonie par Antoine PAVIA
Souvenirs de Sidi-bel-Abbes