Ecritures de Sidi-bel-Abbès
Andrée Job-Querzola : entre quatre murs 2/2

Rue Chabrière, deux jeunes Algériens sont assis devant une porte métallique à demi-ouverte, que je ne connais pas. Mais je peux voir, derrière, l’ancienne porte en bois avec ses moulures et la croix des Sœurs Trinitaires, oui, elle est toujours là. Par la fenêtre du rez-de-chaussée, fermée et garnie de barreaux, aucune chance d’apercevoir la vieille sœur Saint Saturnin qui me vendait des images pour mon livre de messe et des médailles bleues. Autant de moins pour les bonbons du dimanche mais les images et les médailles, ça dure, on peut les montrer aux autres pendant la messe.

Rue Chabrière, la mission trinitaire enseignait aux tout petits. Une année pour moi, faute d’école maternelle dans mon quartier. Mes cousines, plus âgées que moi, s’y plaisaient bien et finalement l’aînée est devenue Trinitaire, elle aussi. Une vie, trop courte, en Espagne, dans une école de la Mancha, oui, celle de Don Quichotte, à enseigner la musique. Elle y est morte, mission accomplie. Les deux gars, devant la porte, me disent que c’est toujours un établissement religieux pour les filles.

Accueil / Index Ecritures / page précédente

Les murs sont écaillés et toutes les persiennes de l’étage sont fermées. Ma mère regarde ma photo. Elle me raconte, une fois encore : l’après-midi, à l’ouvroir de la rue Chabrière, elle apprenait à chanter pour la messe du dimanche, à chaque saint son couplet, à chaque fête de l’église sa musique, ses hymnes, et à broder son trousseau. Services de table blancs, services à thé roses, draps de lit avec taies de traversins et d’oreillers, piles de mouchoirs, piles de chemises, tous ces fils tirés pour faire les jours, tous ces points de bourdon…Les dernières pièces du trousseau de ma mère ont été perdues, oubliées, abandonnées à chaque départ, chaque exil, depuis l’Algérie Elle raconte le plaisir de retrouver ses amies à l’ouvroir, chaque après-midi et les remontrances des vieilles sœurs parce qu’elle était déjà si bavarde.

Ma mère regarde la maison des Sœurs Trinitaires, les portes et les volets fermés sur ses rires, ses secrets, elle montre du doigt l’angle de la rue Chabrière, c’est là que mon père l’attendait, pas plus près, ils n’étaient pas encore fiancés. Fin de l'extrait