André Martinez : La Joyeuse Harmonie
Souvenirs de Sidi-bel-Abbes
La joyeuse harmonie, cette salle où on apprenait les premières notions de solfège et les premiers pas de danse, abritait la fanfare des Chemins de Fer.
De cette salle, 3 fois par semaine, s'échappait un boucan provoqué par les musiciens, dont on se demandait comment arrivaient-ils à se comprendre ? Eux disaient que c'était artistique. Quelquefois, notamment le 1er mai ou 14 juillet, la clique défilait dans le quartier, tous à gonfler des joues ou à taper avec des baguettes.
Tout le monde sortait sur le trottoir, les uns pour applaudir, les autres pour les charrier.
-Oh ! Lucien.....Arrêtes de souffler, tu vas t'essouffler...
- Hyacinthe ! c'est pas un sucre d'orge, ta clarinette...
-Ma parole..Sapally ! tu bats le tambour ou tu bats des oeufs
Nous, on riait, eux vexés faisaient parfois des bras d'honneur qui cassaient le rythme et
déclenchaient des engueulades qui nous faisaient redoubler de rire...
Parfois, dans cette salle on organisait des radio-crochets...
Ce jour là, tout le quartier assistait, salle comble, les chanteurs présentés, toujours les mêmes.
Bébert et son fameux "On m'appelle Robin des bois et je chante par dessus les toits".Il était le seul à croire qu'il avait la voix de Georges Guetary....
Ramos toujours volontaire pour faire Luis Mariano
Mais le pauvre dés qu'il attaquait
"Mexico.....Méé...xiiiiii....coooo"
Tout le monde lui tombait dessus pour lui donner des conseils:
"Un ton au-dessous, tu vas te casser la voix"
"Allez recommence, Mariano aussi y s' trompe"
L'orchestre s'arrêtait, Ramos énervé reprenait
"Mexico.....Méé...xiiiiii....coooo"
Et ça recommençait...
" Décrochez les wagons.."
" ça y est, t'es content t'as fait peur à la petite "
" Chuuuut.... On n'entend rien..."
Dégoûté, un bras d'honneur et il partait rouge de colère.
Mais attention, le clou de la soirée c'était lorsque Santiago montait sur la scène.
Silence religieux, lui cheveux gominés, coiffé d'un sombrero castillan, un signe à l'orchestre pour demander de ne pas l'accompagner, une chaise devant le micro pour poser son pied, un regard froid vers la salle, quelques accords de guitare, et sa voix rauque lançait:
Oh!...fan....l'émotion je te dis pas, les parents, les grands-parents pleuraient et moi, je ne comprenais pas pourquoi...

Yo soy un pobre emigranté
y traigo a esta tierra frances
y en mi pecho un estandarte
con los pies negros

Quelques années plutard, quand le bateau a quitté le port d'Oran, sur le pont, Santiago a, une dernière fois, chanté " El Emigranté" et là j' ai compris pourquoi les parents pleuraient....
Aujourd'hui, 45 ans après, Santiago et sa musique sont toujours dans ma tête.....
Oui, je sais ....il faut oublier.
Oui, je sais.....on est bien ici....
Oui je sais..... je sais..... je sais que je resterai un éternel " emigranté "
Putain de De Gaulle va....
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photo gauche : René Sorro, photo droite : André Martinez