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Léon Adoue poète
Léon Adoue est surtout connu des bélabésiens pour "La ville de Sidi-bel-Abbès" ouvrage incontournable publié en 1927 et réédité en 2009. Pourtant Léon Adoue a, dans les années 30, collaboré à des revues littéraires et notamment au mensuel "Les annales africaines" d'où sont tirés les poèmes qui suivent.
Le clocher et l'ombre

Tandis que le clocher dès l'aurore, pieux,
Eveille une oraison en sa pierre chenue,
L'ombre vient doucement baiser son front poudreux
Avant de s'en aller dessiner dans la rue

Le clocher a cent ans : c'est un aïeul très vieux,
Qui voudrait sur son cœur garder l'enfant menue,
Mais elle qui nourrit un rêve vaporeux,
Préfère à cet amour sa palette ingênue.

Vieillard, il faut des jeux à cet âge qui rit !
Laisse l'enfant frotter sur sa clarté vermeille
Son lavis ténébreux...mais toi regarde et veille,

Et quand le soleil d'or franchira le zénith,
Vite, fais la monter dans ton asile sombre
Car le midi poursuit la chasteté de l'ombre.

La valse de vingt ans

Tandis qu'autour de nous monte l'air de la danse,
Je vois tes deux grands yeux s'affoler de cadence,
Je vois luire les lis de ta chaste beauté,
Et passer sous leur transparence
Le souffle de la volupté.

Tournons, tournons toujours pour que ton corps de femme
Dans l'envol des archets prenne le flou d'une âme,
Pour que ta gorge nue et que ton front vermeil
soient irisés comme la flamme,
Vaporeux comme l'irréel.

Oh ! tourner quand on a notre âge,
C'est oublier l'heure et le temps,
C'est envelopper d'un nuage,
Pour ne plus voir que ses vingt ans.

C'est boire de la chevelure,
C'est, avec l'aile des frissons,
Faire un fanage de guipure
De tulles mous et de linons.

Mais la valse a piqué sur ta figure lasse
Des roses de langueur qui me demandent grâce,
Et ton sein fatigué de rythmes trop pressés
Sous le fin corset qui l'enlace,
Ne cesse de crier : Assez.

J'ai peur qu'en abrégeant le charme de cette heure,
Sur le bord de tes cils un rêve blanc ne meure,
Et que ce soit parfois le rêve de l'amour :
Pourtant si tu crois qu'il demeure
Arrêtons nos pas à ce tour

Soir

Dans la pâle clarté dont se meurt le couchant,
L'horizon dépouillé de sa splendeur de fêtes,
Est tendu sur le ciel comme un immense écran
Où vont se projeter les monts en silhouettes.

La nuit sur les côteaux de l'ombre qui descend
Fait un sarreau tout noir pour les forêts muettes,
Et la brise amollit ce sombre vêtement
Que semblent boutonner les yeux ronds des chouettes.

C'est l'heure où les lointains sentent déjà les loups,
où les étangs ridés de vent sont des mystères,
Les fontaines des pleurs et les ravins des trous ;

C'est l'heure où s'enivrant d'un clocher en prières,
L'astre des fins de jour dont le pâtre est épris,
Perce d'un stylet d'or le calme du soir gris.

Matin

Cependant que le jour sur l'horizon, encore
D'un bouquet de fleurs d'or amuse son réveil,
Lina laisse aux draps fins la moiteur du sommeil,
Pour aller se baigner dans les flots pleins d'aurore.

L'onde reçoit l'éclat de son corps tout vermeil
Dans le sillon creusé par la vague sonore,
Et l'écume d'argent que le vent fait éclore,
S'ébat d'un bout de sein à du corail pareil.

La mouette au vol blanc, en la voyant si belle,
A réveillé l'amour au bord d'une nacelle,
Mais Lina s'est enfuie avec des perles d'eau ;

Et quand les avirons ont touché le rivage,
Le flot qui veut tout seul se griser du jeune âge,
Comme un faune moqueur se rit du matelot.

Léon Adoue