LE CENTENAIRE DE L'ALGÉRIE
111. — AUTOUR D'ORAN
25 avril 1930
Nulle part, en Algérie, la colonisation ne
s'est étendue de façon continue sur de plus
vastes surfaces que dans la province occidentale, c'est-à-dire l'Oranie. Aux environs de sa capitale, autour de Sidi-Bel-Abbès, de Mostaganem et, à un degré moindre, de Tlemcen et de Mascara, les villages se succèdent
comme dans nos plus populeuses campagnes de France. Les cultures s'étalent à l'infini, interrompues seulement par quelques îlots rocheux, les collines où la terre arable est rare. Et même ces'îlots, en apparence inutilisables, sont peu à peu gagnés par la culture, c'est-à-dire la vigne ; seule elle explique le
travail étonnant de transformation qui se poursuit. Grâce aux puissants appareils de défoncement on extrait du sol des blocs souvent énormes et des moellons en multitude. Une course sur les routes qui relient Oran à Arzew par exemple, permet de se rendre compte de ce labeur rappelant celui de nos
aïeux cévenols ou du vignoble de Bar-sur-Aube, par les entassements de pierre provenant du défoncement. Certes, il n'y a pas ici de murgers comparables par la masse à ceux de certains vignobles de l'Est, ni la multitude de terrasses superposées qui font des montagnes du Vivarais et du Bas-Gévaudan comme de titaniques amphithéâtres. Mais imaginez des domaines de plusieurs centaines
d'hectares entourés de ces murs de pierre sèché, épais, hauts parfois de deux mètres, et vous admirerez la grandeur de l'entreprise.
Voyez maintenant le sol, au moment où il commence à être conquis, c'est une 'végétation assez clairsemée de palmiers nains aux racines profondes et résistantes, de lentisques et entres arbrisseaux. Entre ces végétaux qui
offrent an défrichement une résistance en apparence invincible, c'est, en cette saison, un assortiment merveilleux de fleurs innombrables aux teintes vives. Le défoncement a raison des obstacles, il ramène à la surface des
multitudes de pierres, des blocs de rochers de grandes dalles qui iront s'accumuler aux limites du domaine à établir en murs cyclopéens. Derrière cette muraille, on plantera oliviers ou amandiers qui dessineront plus nettement les contours. J'ai suivi jusqu'à Arzew une route bordée de ces terres conquises que les premiers colons n'avaient pas osé aborder, mais que les possesseurs actuels, disposant de ressources importantes, ne craignent pas d'attaquer. Ainsi, se soudent, en,
une nappe continue de vignobles, les premières cultures, celles qui ont occupé les terres faciles à labourer, comme il y an a beaucoup sur cette plaine étalée à plus de cent mètres au-dessus de la mer, dont elle est séparée par un bourrelet de hautes collines le point culminant très caractéristique par son apparence de volcan, est le Djebel-Krar ou montagne des Lions, dressé à 631 mètres.
La plaine s'étend entre ces hauteurs et une ligne de coteaux bas derrière lesquels se creuse une grande dépression dont les points les plus bas sont occupés par des lacs salés assèchés en été, les cultures vont jusqu'au bord de ces nappes alternativement eau saumâtre et couche de sel dont la plus riche est
exploitée industriellement. Des tentatives, jusqu'ici malheureuses, ont été faites pour obtenir le dessalement, mais la ténacité des colons aura quelque jour raison des difficultés rencontrées et l'on verra verdir champs ou vignobles où miroitait la couche saline.
A voir la splendeur de cette zone peuplée de riches villages enveloppés de grands arbres, aux larges rues ou boulevards ombragés, souvent de palmiers, bordés de magasins, de bars trop nombreux hélas, éclairés à profusion par la lumière électrique, on a peine à se rendre compte de ce qu'était le pays lors de la conquête et même il y a cinquante ans seulement. Je suis de ceux qui
peuvent faire la comparaison puisque je parcourais la campagne oranienne (1) en 1874.
(1) on dit Oranais pour les habitants d'Oran-
et Oraniens pour ceux de la province. De même
on dit Algérois pour les citadins d'Alger et Algériens pour ceux de la province.